mardi 23 avril 2019

Raisons de détester l’Eurokom-28 : la conception de la démocratie comme marché, ou la démocratie à l’encan.

Europe et Eurokom

Dans un de mes précédents blogs, je m’enflammais sur les propos de Macron à Epinal sur « l’Europe qui nous a donné la Paix ». Face aux politiciens truqueurs qui sciemment mélangent l’Europe, réalité géographique, historique, culturelle et la Communauté européenne et ses institutions (notamment la Commission européenne), vouées uniquement à construire un grand marché selon le dogme d’une véritable secte libérale, je propose donc de différencier l’Europe réelle des peuples et des nations et l’Eurokom, les institutions de la Communauté Européenne.

N.B. : l’essentiel de ce blog est une transcription des dernières leçons du cours de 2017 d’Alain Supiot au Collège de France ( Figures juridiques de la démocratie). Elle peut être par moment infidèle, il ne partagerait pas peut-être pas l’utilisation que j’en propose pour combattre les institutions actuelles de l’Union Européenne. Si vous vous intéressez à ces sujets, écoutez, lisez Alain Supiot, il est incontournable et passionnant !

Une évolution inquiétante du droit européen ! la mise à l’encan des services publics.

Le droit européen a écarté toutes ces distinctions que le droit national peut établir entre sphère publique ou sphère privée, à but lucratif ou désintéressé : toute entité exerçant une activité économique, en dehors du statut juridique de cette entité ou de son mode de financement (arrêt Höfner) en fait, toute activité qui peut être assurée par une entité privée, quand bien même elle serait en droit national qualifié de service public ou d’activité à but non lucratif  est une entreprise.

Tel a été spécialement le cas des organismes publics chargés du placement des demandeurs d’emplois. (Arrêt Höfner :  à cet égard, il convient de souligner dans le cadre du droit de la concurrence que la notion d’entreprise comprend toute entité exerçant une activité économique, indépendamment de son statut juridique ou de son mode de financement ; l’activité de placement est une activité économique. Il y a lieu  de préciser qu’un office public, qui est chargé en vertu de la législation d’un état membre d’un servce public d’intérêt général  reste soumis au droit de la concurrence conformément à l’article 10 paragraphe 2 du traité de la Communauté, tant qu’il n’est pas démontré que son application est incompatible avec l’exercice de sa mission…

La sphère économique ainsi définie s’étend sous les mêmes conditions aux organismes à but  non lucratifs. Peu importe que le législateur national ait confié à un tel organisme, par exemple, la gestion des retraites complémentaires  pour assurer une certain solidarité entre les salariés, il suffit que ce régime soit facultatif et fonctionne par capitalisation pour que ce régime soit qualifié d’entreprise et soumis à la concurrence des sociétés d’assurance. C’est ce qu’a confirmé la Cour dans son arrêt Fédération Française des sociétés d’assurance de 1995 : Il y a lieu de répondre à la juridiction nationale : un organisme à but non lucratif chargé de la gestion d’un régime complémentaire d’assurance retraite… est une entreprise au sens du Traité.

Cette distinction de l’économique et du social, tellement ancrée dans nos mentalités que nous lui accordons une valeur quasi-scientifique est de nature idéologique. Il n’est pas en effet de lien de droit qui n‘ait à la fois une dimension économique et une dimension sociale. Si vous avez invité un ami à déjeuner à midi, c’est une relation sociale, mais à la fin, il faut bien payer le diner. La relation de travail est indissolublement  et à la fois une relation économique et une relation sociale dont le salarié est à la fois l’objet et le sujet.

Cette distinction de l’économique et du social n’est pas une donnée de la science, mais une construction dogmatique qui conduit à considérer les droits sociaux comme autant de dérogations aux droit communs de l’économie c’est-à-dire aux quatre libertés des traités européens, d’établissement, de circulation des capitaux , de circulation des marchandises, de circulation des travailleurs.
Dérogatoires à ces catégories, les droits sociaux doivent être interprétés restrictivement, comme on peut le voir dans la jurisprudences européenne qui traite ces droits sociaux dérivés  comme des maxima et non comme des minima susceptibles d’amélioration en droit national. C’est notamment m’orientation qui a été prise par la Cour européenne de Justice depuis les arrêts Vicking et Laval. (NB considérant comme illégale l’action de syndicats réclamant une égalité de traitement pour les travailleurs détachés ou s’opposant à un passage sous pavillon de complaisance (cf. https://vivrelarecherche.blogspot.com/2018/11/raisons-de-detester-leurokom-16-la.html)

Il en résulte l’exclusion de la démocratie du champ de l’économie ainsi juridiquement définie. Dès lors qu’une activité est qualifié d’économique, elle relève des libertés garanties par les traités, acquérant ainsi vis-à-vis des institutions élues dans les Etats membres une intangibilité encore plus grande que les dispositions constitutionnelles .. La dynamique juridique européenne a cette capacité de démanteler les mécanismes de sécurité sociale assurés par les Etats sans avoir la capacité de construire des mécanismes de solidarités à l’échelon européen.

La concentration du pouvoir économique menace nos démocraties

Il y a quand même au quelques économistes à rendre une musique dissonante, qui se sont inquiétés de la concentration sans précédent du pouvoir économique à laquelle les politique ultralibérales conduisaient et des menaces contre la démocratie qui en résultaient. Parmi eux, le Français Maurice Allais, (1911-2010, prix Nobel d’économie 1988) (cf La mondialisation et la destruction des emplois et de la croissance l’évidence empirique : Le fait est que dans le monde entier, seuls quelques petits groupe set particulièrement les dirigeants des multinationales bénéficient des bienfaits de la mondialisation. Ces groupes disposent d’énormes moyens financiers, et, par personnes interposées, ils dominent tous les media, presse, radio et télévision. C’est ainsi que pour une très large part est réalisée l’endoctrinement de l’opinion, c’est ainsi qu’on faut croire que la mondialisation est inévitable, nécessaire et heureuse pour tous. Allais n’a eu de cesse dénoncer le caractère anti-démocratique du libre échangisme aveugle et le caractère dangereux des inégalités qu’il engendrait nécessairement.   Effectivement les inégalités ne cessent de croître et même l’OCDE et le Fonds Monétaire International mettent maintenant  en garde contre les dangers de cette inexorable augmentation des inégalités. (cf https://vivrelarecherche.blogspot.com/2019/04/raisons-de-detester-leurokom-27.html)

La libre circulation des capitaux a rendu possible une énorme évasion fiscale qui sape les bases financières des Etats et les condamnent donc à réduire les dépenses publiques. ; en 2009, on estimait que près de 10% des fonds d’action cotées étaient détenus dans des paradis fiscaux. Maurice Allais plaidait pour la constitution de grands ensembles économiques régionaux réunissant des pays de développement comparable et capables de réguler les flux de marchandises et de capitaux… autorisés à se protéger de manière raisonnable contre les écarts des coûts de production… l’essentiel du chômage que nous subissons tient précisément à cette libéralisation inconsidérée du commerce à l’échelle globale sans se préoccuper des niveaux de vie… Ce qui se produit est donc autre chose qu’une bulle.
La capture de la démocratie par l’idéologie économqiue

Capture de la régulation, capture de l’action publique par les intérêts privés

La notion de capture de la régulation est due aux économistes, au premier plan desquels cet autre récipiendaire du Prix de la Banque de Suède, George Stigler, notion a été aussi étudiée en France par deux économistes, Jean-Jacques Laffont et Jean Tirole. Elle pose qu’une agence de régulation chargée de faire prévaloir le bien public dans un secteur d’activité détermine tombe sous la dépendance de groupes d’intérêts qui dominent ce secteur. Une telle capture est rendue possible par la dissymétrie de puissance économique et d’intérêt à agir…

L’indépendance présumée de ces instances de régulation les fait échapper de facto au contrôle démocratique. Pour prendre un cas massif, l’indépendance, qui est garantie par les Traités de la Commission Européenne vis-à-vis des Etats est censé lui permettre d‘être le représentant vigilant d’un intérêt général europée. ; mais elle a pour revers sa dépendance aux lobbies, qui gangrènent son fonctionnement tout en assurant de confortables reconversions à certains de ces membres.

La porte tambour fonctionne dans les deux sens ;  son fonctionnement a été récemment illustré par les cas symétriques de la nomination à la tête de la Banque Européenne de M. Draghi, ancien directeur du secteur Europe de Goldmann Sachs  et de l’embauche par Goldman Sachs en 2016 de l’ancien Président de la Commission, M. Barroso. Ces relations incestueuses sont mises à jour par des ONG comme Transparency International ou l’Observatoire Européen des Entreprises.

Vous trouverez par exemple sur son site la description détaillée du cas récent de Mme Neely Kroes, qui est l’ancienne vice présidente de la Commission Européenne, dont les Bahamas Leaks ont révélé en septembre 2016 qu’elle avait conservé durant son mandat la direction d’une compagnie off-shore immatriculée aux Bahamas. Ancienne commissaire hollandaise à la concurrence entre 2004 et 2010, puis Commissaire aux nouvelles technologies entre 2010 et 2016, Mme Kroes avait dans ses attributions violemment critiqué la condamnation de la société Uber pop par un tribunal belge, qui en avait interdit les activités. Elle déclara sous l’égide de sa fonction qu’il s’agissait d’une décision follequi n’avait pas d’autre but que de protéger le cartel des taxis ; bien plus, elle a appelé, dans ses fonctions de Commissaires, publiquement à une campagne de protestation contre le minstre blege en charge des transports. – ce qui dénote quand même une certaine ignorance de la séparation des pouvoirs, puisqu’en principe, dans une démocratie, le juge n’est pas sous les ordres des ministres…
Quelques mois après avoir quitté ses fonctions à la Commission Mme Kroes  s’est mise au service de la société Uber et elle siège désormais dans le Comité de politique publique de cette société. Parmi les sept autres membres de ce Comité, figurent aussi l’un ancien secrétaire américain aux transports, un ex président de l’ autorité de la concurrence australienne… La société Uber a fait savoir que ces personnalités avaient été choisies en raison de leur expérience en politique gouvernementales…

Malaise dans la démocratie européenne !

La capture de la démocratie par le marché, ou la démocratie comme marché des idées.

Si l’analyse de la capture de la régulation peut rappeler la doctrine marxiste sur l’impossible neutralité du droit réel, elle s’en distingue radicalement par les remèdes proposées : étendre au champ de la démocratie des recettes tirées des théories économiques, la théorie de l’agence et la théories des jeux ( Laffont et Tirole  sur la capture normative) :

Ainsi, il y aurait un  marché de la décision réglementaire…

C’est donc par référence au marché et aux lois dites scientifiques de son fonctionnement qu’il conviendrait de concevoir le bon fonctionnement de la démocratie…La théorie de la capture normative n’est que l’un des effets de ce changement  de base dogmatique inhérent à l’instauration du marché total et de la gouvernance par les nombres. Le marché prend la place de la norme fondamentale dans l’ordre juridique et le calcul des intérêts se substitue à l’hétéronomie de la loi. La capture normative a une portée normative beaucoup plus large que la régulation d’un domaine donné Elle s’étend à la démocratie en tant que telle, c’est ce que montre l’évolution de la jurisprudence américaine relative à la liberté d‘expression et au financement de la vie politique.

Jusqu’au New deal inclusivement, la concentration des pouvoirs économiques avait été conçue comme un péril mortel pour la démocratie.  Jusqu’en 1971, la jurisprudence de la Cour Suprême a constamment  soutenu deux types de limites :  des plafonds contributifs, des plafonds de dépense.

En 1974, avec l’arrêt Buckley v. Valeo, pour la première fois la Cour Suprême est revenue sur la limitation des plafonds, la considérant comme contraire au premier d’amendement : la liberté d’expression est en quelque sorte assimilée à la liberté de dépenser son argent sans limite. C’est une installation en douceur du marché comme base dogmatique de la liberté d’expression. « Restreindre la somme d’argent qu’une personne ou un groupe peut dépenser pour la communication politique pendant une campagne réduit nécessairement la quantité d’expression en restreignant le nombre des sujets débattus, la profondeur de leur exploration et la taille de l’audience atteinte. » !
« la loi  (annulée par l’arrêt Buckley) a notamment pour objet d’égaliser la capacité relative de tous les électeurs d’influencer les résultats du vote en fixant un plafond aux dépenses de communications politiques des individus ou des groupes. Les limitations de dépenses prévues par la loi représentent une restriction substantielle et pas seulement théorique de de la quantité et de la diversité de l’expression politiqueL’idée que le gouvernement puisse restreindre l’expression de certains éléments de notre société afin de donner un poids relatif plus grand aux arguments des autres est tout à fait étrangère au premier amendement qui a été conçu pour assurer la dissémination la plus large possible des informations provenant de sources inverses et antagonistes.  Tout entrave à ces dépenses enfreint donc le premier amendement.

Ainsi, une équivalence est posée entre liberté d’argent et liberté d’expression (exemple presque caricatural de la gouvernance par les nombres). Cette alchimie a été rendue possible par le paradigme auquel Laffont, Tirole et les autres théoriciens de la capture parlementaire attribuent  une valeur  scientifique, qui consiste à subsumer la démocratie sous le concept de marché, qu’il s’agisse de marché des idées, de marché électoral, ou de marché des normes. La législation est vendue par le législateur et achetée par les bénéficiaires de la législation….

Après la fin de la limitation des dépenses, la fin de la limitation des contributions : En 1978, l’arrêt First National Bank contre Belloti a pour la première fois étendu aux entreprises la liberté d’expression garantie aux citoyens par le premier amendement, rendant caduque la limitation des contributions. « Si les orateurs en cause  n’étaient des entreprises, nul n’aurait prétendu que l’Etat pouvait faire taire ce qu’ils entendaient exprimer. Cette expression est de celle qui sont indispensables aux processus de décision dans une démocratie  et ceci n’est pas moins vrai lorsqu’elles procèdent d’une entreprise plutôt que d’un individu. « 

Après la parenthèse libérale au sens américain de la présidence Rehnquist, la Cour Suprême retrouve sa direction ultra libérale : l’ Arrêt citizen united vient dynamiter les timides remparts échafaudés sous la présidence du juge Rehnquist en renversant complètement son arrêt Austin : «  l’ arrêt Austin perturbe le libre marché des idées protégé par le ¨premier amendement. Il autorise le gouvernement à bannir l’expression politique de millions d’associations de citoyens. La censure à laquelle nous avons aujourd’hui affaire à a un large champ d’application. Le gouvernement a muselé les voix qui représentent le mieux l’intérêt économique national. (NB ceux des entreprisesLe gouvernement cherche à user de ses pleins pouvoirs, y compris de drpit pénal pour décider où une personne peut s’informer ou à quelles sources douteuses elle ne doit pas accéder ; il recourt à la censure pour contrôler la pensée. Ceci est illégal. « .

Nous sommes là parvenus à un retournement complet des origines de la démocratie américaine… Le  levier de ce renversement a été l’assimilation de la démocratie à un marché des idées. Depuis ses origines antiques, la démocratie a été pensée comme une construction institutionnelle fragile qui sépare et articule trois dimensions de la vie de la cité ayant leur lieu et leur règle propre. Ces trois dimensions sont l’assemblée politique, sphère de la délibération de l’intérêt public ; le marché,  sphère de t la négociation des intérêts privés, et le sacré, la religio au sens premier, sphères d’une  référence dogmatique, source de sens et garante du crédit de la parole, qu’elle soit commerciale ou politique ; Ainsi conçue, la démocratie exige l’institution d’un demos, d’un peuple citoyen dont les membres réunissent trois conditions (les vertus civiques) : une formation et une éducation qui les rendent capables de distinguer les intérêts publics  de leurs intérêts privés ; une indépendance économique par le travail en sorte que les citoyens ne soient pas séparés par de trop grandes inégalités de fortune, ni ne s’asservissement les uns aux autres ; une éthique de la vérité, le courage de dire ce que l’on pense et de se confronter aux autres dans des assemblées de parole dont le but est dé décider ce qui doit être.

Dès lors que la sphère du marché absorbe celle du politique ( c’est ce que l’on appelle le marché électoral), celle du sacré ( c’est le marché des religions), la figure du citoyen s’estompe au profit de cell du consommateurEt l’éthique de la citoyennetéqui est faite d’éducation, d’indépendance, dans et par le travail, ainsi que de respect de la vérité perd toute espèce de sensLe statut particulier qui était celui de la parole politique dans toutes les expériences démocratiques, c’est-à-dire d’une parole censée exprimer une représentation du bien public et non la défense des intérêts privés n’a alors plus de raison d’être. Toutes les paroles se valent a priori sur le marché des idées, et réduire la quantité d’argent qu’on peut y investir serait réduire la liberté d’expression.

Le sens de la démocratie dès lors se retourne, elle ne désigne plus l’assujettissement de la sphère économique aux principes de liberté et d’égalité des citoyens, mais, au contraire l’assujettissement de la sphère politique aux lois de l’économie

Cette pente de la démocratie comme marché et ses conséquences, c’est celle sur laquelle nous nous trouvons, c’est celle qui a triomphé sans vergogne aux USA, c’est celle qui s’impose à la Commission Européenne, c’est celle qui tente maintenant de s’imposer en France avec l’ultra libéralisme des macronistes.

C’est elle qu’il faut combattre, à tous les niveaux où nous pouvons agir, européen ou national ; et c’est pourquoi il faut sortir de cet Eurokom !

CF : Qu'est-ce qu'un régime de travail réellement humain ?Alain Supiot et Pierre Musso, Hermann, 2018


dimanche 21 avril 2019

Raisons de détester l’Eurokom-27 : l’explosion des inégalités !

Europe et Eurokom

Dans un de mes précédents blogs, je m’enflammais sur les propos de Macron à Epinal sur « l’Europe qui nous a donné la Paix ». Face aux politiciens truqueurs qui sciemment mélangent l’Europe, réalité géographique, historique, culturelle et la Communauté européenne et ses institutions (notamment la Commission européenne), vouées uniquement à construire un grand marché selon le dogme d’une véritable secte libérale, je propose donc de différencier l’Europe réelle des peuples et des nations et l’Eurokom, les institutions de la Communauté Européenne

Inégalités : les 500 Français les plus riches ont capté 20 milliards de plus en 2017 qu'en 1980

C’est l’une des  remarques et conclusions marquantes du rapport 2019 du Laboratoire sur les inégalités mondiales, dont Marianne en particulier a parlé le 02/04/2019 avec une interview de l’un des auteurs, Lucas Chancel.

Principales remarques et conclusions :

L’Europe depuis 1980 : des inégalités en explosion, une croissance captée par les plus riches.

L’Europe est l’un des continents qui a le mieux résisté à la montée des inégalités de revenu observée dans le monde depuis le début des années 1980. Néanmoins, la croissance européenne a elle aussi été inégalitaire : entre ´1980 et 2017, les 1% d’Européens les plus riches ont vu leur revenu moyen croître deux fois plus vite que celui des 50% les moins aisés.

Cette montée des inégalités, visible dans la quasi-totalité des pays européens, s’est déployée dans un contexte de concurrence fiscale accrue entre Etats européens qui a miné la progressivité de l’impôt. Les inégalités de revenu en Europe résultent de l’intersection de deux facteurs : les inégalités de revenu moyen entre pays européens, et les écarts de revenus entre individus au sein d’un même pays. Globalement, ce sont les inégalités de revenus dans chaque pays qui jouent le plus grand rôle.

Entre 1980 et 2017, la quasi- totalité des pays européens ont échoué a atteindre l’objectif de développement durable 10.1 adopte par les Nations Unies en 2015 et donc par tous les pays de l’UE, qui requiert que les 40% d’individus les moins aises voient leurs revenus augmenter plus vite que la moyenne nationale.

L’accroissement des écarts de revenus a été particulièrement fort en Europe de l’Est, où les privatisations associées  à la transition du socialisme au capitalisme ont bénéficié à une élite restreinte. Cette région était la moins inégalitaire d’Europe en 1980. Elle a aujourd’hui rejoint les niveaux d’inégalité de l’Europe de l’Ouest et du Sud.
Dans la quasi-totalité, des pays européens, on observe une hausse de la part du revenu captée par les 10% du haut depuis 1980. Dans de nombreux pays, en particulier au Sud et à l’Est de l’Europe, la pauvreté relative s’est étendue à un nombre croissant de citoyens. Dans des cas extrêmes comme en Grèce, en Italie ou dans certains pays d’ex-Yougoslavie, la montée des inégalités a été concomitante d’une croissance faible. La hausse des revenus des plus riches est alors allée de pair avec une baisse du revenu moyen des 50% du bas en termes réels

Pour les 80% du bas de la distribution des revenus européens, le taux de croissance a été d’environ 40% sur trente-sept ans. Au sommet de la distribution, parmi les 0.001% d’Européens les plus riches, la croissance a avoisiné les 200% – soit un taux cinq fois plus elevé qu’en bas. Les 1% les plus riches ont vu leurs revenus croître deux fois plus rapidement que la moyenne et ont capte une part de la croissance similaire à celle captée par les 50% du bas.

Pour les 1% les plus riches français, ce demi-million d’individus a capté 17% de la richesse créée entre 1980 et 2017 - un chiffre comparable à ce qu'il s'est passé en Allemagne. Si l'on zoome encore davantage, on voit que les 0,001%, du haut, ce sont 2,2% de la croissance totale depuis 1980 qui ont été captés par un tout petit groupe, de l'ordre de 500 personnes en 2017. Même si l'on résiste mieux aux inégalités qu'aux Etats-Unis, on peut dire que la dynamique de croissance est aussi inégalitaire en France, avec des inégalités tirées par de forts taux de croissance au sommet de la pyramide.

Commentaire : depuis qu’on sait que l’essentiel de la campagne électorale de Macron, si discret sur ses finances, provient d’un millier de très fortes donations, on a tout compris ! Macron, c’est le Président des Cinq cents ! Des cinq cents plus riches vers qui est dirigé l’essentiel de la politique !


L’Europe de la divergence, pas celle de la convergence !

Pour ce qui est de la convergence macroéconomique, qui est au cœur des politiques d’intégration économique promues par l’Union Européenne, les trajectoires de croissance des pays européens depuis 1980 affichent des résultats en demi-teinte. En 2017, en Bulgarie et en Roumanie, le revenu national moyen par adulte demeure inférieur à 20.000 eurs par an, alors qu’il dépasse largement  40.000 eurs. dans les pays du Nord de l’Europe et atteint les 60.000 au Luxembourg.
Alors que les pays pauvres d’Europe de l’Est ont vu leurs revenus nationaux croître plus vite qu’à l’Ouest depuis le début des années 2000, cette tendance n’est pour l’instant parvenue qu’à compenser les récessions associées à la transition des pays communistes au capitalisme au début des années 1990. En parallèle, on observe un décrochage des pays d’Europe du Sud — Espagne, Portugal, Grèce et Italie -par rapport au revenu moyen en Europe depuis la crise. Dans le même temps, les pays scandinaves, déjà aisés au début des années 1980, ont vu leurs revenus par adulte croître significativement plus vite que la moyenne continentale.

Commentaire : Echec assez complet de l’Eurokom sur ce plan ; et ça explique bien des choses, tant en ce qui concerne l’évolution politique des pays de l’ex Est que le phénomène des travailleurs détachés…

Une Europe des transferts. . . des pays pauvres vers les pays riches ?

Il  apparaît que les transferts nets de revenus entre pays de l’UE sont plus favorables aux pays riches qu’aux pays pauvres et ce même lorsque l’on prend en compte les contributions nettes des recettes des différents Etats au budget de l’UE. Les transferts nets de revenus entre pays de l’UE demeurent plus favorables aux pays riches qu’aux pays pauvres En effet, les flux de revenus nets entrant dans les pays de l’Est grâce au budget Européen (notamment au titre des politiques de cohésion) sont de l’ordre de 1% à  2% du PIB, alors que les flux sortants nets de ces pays (essentiellement vers les pays riches de l’UE pour rémunérer les détenteurs de capitaux investis dans ´ d’autres pays européens) sont de l’ordre de 2% à 5% du ` PIB chaque année. Si les investissements provenant de l’Ouest ont eu un impact positif sur la productivité des pays de l’Est, une partie des gains de productivité a été captée sous forme de profits par les investisseurs étrangers.

Une Europe qui ne protège pas…de la pauvreté.

Le taux de pauvreté en Europe n’a pas baissé depuis la crise. Alors que les citoyens les plus aisés ont vu leurs revenus croître plus vite que le reste de la population européenne, la pauvreté a légèrement augmenté entre 1980 et le milieu des années 2000, puis est restée stable depuis la crise. Entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, la part de la population adulte vivant avec moins de 60% du revenu médian européen  est passée de 20% à 25%, du fait de l’effet combiné de récessions et d’une hausse des inégalités dans les pays de l’Est. Après une décennie de stagnation, le taux de pauvreté a de nouveau baissé au début des années 2000, dans un contexte de plus grande intégration européenne et de croissance plus inclusive. La crise a mis fin à cette courte période de réduction de la pauvreté en Europe : depuis 2008, entre 21% et 22% des citoyens européens sont en situation de pauvreté.

Ainsi, le taux de pauvreté en Europe, de 21%, est aujourd’hui le même qu’au milieu des années 2000.

Commentaire : Echec aussi sur ce plan de la lutte contre la pauvreté, conséquence inéluctable de la conversion de l’Europe sous tutelle allemande à l’ultra libéralisme…

Le modèle social européen, c’est exactement le contraire de la politique ultralibérale de la Commission !

Si les inégalités en Europe sont significativement plus faibles qu’aux Etats-Unis, c’est largement parce que les politiques sociales et fiscales des Etats permettent une répartition plus égalitaire des revenus avant impôts, notamment grâce à des systèmes éducatifs et de sante plus égalitaires qu’outre-Atlantique. A l’avenir, si l’Union Européenne souhaite contenir la hausse des inégalités sur le continent, elle devra créer les conditions d’un financement pérenne et équitable des services publics, notamment via une fiscalité plus progressive sur les individus et les entreprises à l’échelle européenne.

Commentaire : ben oui, mais c’est exactement le contraire de ce que fait l’Eurokom ; détruire les services publics. Et quant à la concurrence par la fiscalité pa le bas, dont meurent nos Nations et nos Etats, rien d’efficace pour ‘instant n’a été fait. Les Gilets Jaunes ont un bel avenir, pas seulement français !

Il faut sortir de cet Eurokom là



jeudi 4 avril 2019

Chers amis allemands (3) : le fardeau de l’euro

Selon le Centre de politique européenne, la France et l'Italie sont les pays qui, faute de réformes suffisantes, ont le plus pâti de l'adoption de l'euro. Chaque Français aurait perdu 56.000 euros sur la période 1999-2017. Et les grands gagnants seraient l'Allemagne et les Pays-Bas.

Selon cette étude intitulée du CEP intitulée «20 ans d'euro: perdants et gagnants, une enquête 
empirique», la monnaie unique aurait largement pris à certains pays ce qu'elle a apporté à d'autres, depuis son introduction.

Un gain de 23. 000 euros pour les Allemands, un appauvrissement de 56.000 euros par Français !

Selon le CEP, c'est bien l'Allemagne qui est le grand vainqueur de l'introduction de l'euro, avec 1893 milliards d'euros supplémentaires pour le PIB, sur la période 1999-2017, soit un gain de 23.116 euros par habitant. Les Néerlandais ont gagné presque autant (21.003 euros), et première surprise, les Grecs n'auraient pas pâti de l'euro (+190 euros par habitant depuis 2001). Invité à préciser ce résultat étrange, l'économiste du CEP Matthias Kullas a souligné auprès de Die Presse que concernant la Grèce, l'euro a en effet apporté un gain de prospérité au début, qui a été ensuite annihilé par la crise économique à partir de 2010. Concernant l'Allemagne, pas de surprise: le pays s'est appuyé sur la stabilité de l'euro, dans la continuité du Deutsche Mark, pour exporter ses produits de haute valeur ajoutée.

Commence ensuite la liste des perdants. Si l'Espagne et la Belgique n'ont pas trop vu baisser leur PIB par habitant (-5031 et -6370 euros), les Portugais ont plus fortement souffert de la monnaie unique (-40.604 euros par personne). Et les deux pays les plus négativement affectés sont la France et l'Italie, qui ont perdu respectivement 3591 et 4325 milliards d'euros sur 20 ans, soit 55.996 euros par Français et 73.605 euros par Italien. Le bilan global semble donc, à l'échelle de l'économie européenne, plutôt négatif.

En ce qui concerne les deux lanternes rouges du classement, le Centre de Politique Européenne mentionne l'importance d'un outil de politique économique mort avec l'adoption de l'euro: la dévaluation. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, la France et l'Italie avaient en effet eu plusieurs fois recours à la dévaluation du franc et de la lire, pour soutenir leur compétitivité. Une pratique aux avantages et revers nombreux, utilisée pour la dernière fois en France en 1986, justement pour rééquilibrer la valeur du franc par rapport au mark allemand, et défendre les entreprises exportatrices. Depuis l'usage de la monnaie unique, les gouvernements des deux pays n'ont plus la possibilité de dévaluer, et selon le CEP, n'ont pas engagé les réformes qui leur auraient permis de rendre l'économique plus efficace, et de bénéficier de l'euro.

Bref selon le CEP, l’euro ça ne va pas ! et on ne peut pas lui donner tort (cf. http://vivrelarecherche.blogspot.com/search?q=probl%C3%A8mes+avec+l%27euro). 

Vu l’ampleur des dégâts, une solution pourrait être de  conseiller à la France de reprendre le contrôle de sa monnaie, et donc de précipiter la fin de la monnaie unique, de manière ordonnée. Mais le CEP s'inscrit dans la tradition de l'école de Fribourg, d'inspiration ordolibérale. Alors le think tank, à tous les pays, donne le même conseil : il faut faire des réformes  structurelles sur l'économie – traduisons : il faut faire tout comme les Allemands et obéir à leur diktat. Et le diktat le voilà, en ce qui concerne la France : « pour profiter de l'euro, la France doit suivre avec rigueur la voie de la réforme du président Macron»…Punkt

Tiens d’ailleurs, un truc que je comprends pas : si tous les pays deviennent exportateurs comme l’Allemagne, eh bien l’Allemagne perdra son excédent commercial record, hein ? Donc tout le monde ne peut pas faire comme l’Allemagne ; et d’ailleurs, tout le monde n’a pas envie de devenir allemand, ni d’être gouverné par les Allemands.

L’euro ne fonctionne pas !

Un gain de 23.000 euros pour les Allemands, un appauvrissement de 56.000 euros par Français ! Evidemment, le chiffre a choqué, alors l’étude a été mise en cause. Peu crédible, dit l'entourage du ministre français de l'Économie Bruno Le Maire à propos des résultats pour la France. « Une seule étude ne peut suffire à forger une opinion, d'autant plus que la méthode et les résultats peuvent prêter le flanc à la critique ». Les auteurs de l'étude ont en effet cherché à calculer quel aurait été le PIB entre 1999 et 2017 des pays qui ont adopté l'euro de longue date, si ces derniers avaient conservé leur monnaie nationale. La méthode retenue consiste à imaginer une évolution du PIB pour chaque pays, dans l'hypothèse où l'euro n'aurait pas existé. Les projections ont été réalisées en récréant virtuellement des trajectoires économiques à l'aide d'algorithmes, eux-mêmes basés sur les données de pays hors zone euro. Par exemple, le PIB fictif de la France sans euro a été établi en utilisant les données de l'Australie et du Royaume-Uni. C'est ce qu'on appelle "la méthode de contrôle synthétique ». Ca peut sembler un peu schématique mais le think tank précise que l'influence des évènements économiques indépendants est neutralisée.

Le chiffre peut être contesté, mais pas la réalité : l’euro fonctionne au profit exclusif des allemands et au détriment de tous les autres ! Et c’était évident dès le départ, cf par exemple la tribune de  Jean-Michel Naulot, membre du Collège de l'autorité des marchés financiers (AMF) de 2003 à 2013. http://l-arene-nue.blogspot.com/2015/03/leuro-en-crise-permanente-jusqua-quand.html ; Citations :

« Depuis l’origine, depuis sa conception même, l’euro est en crise. Dès le début des années quatre-vingt-dix, lorsque les autorités françaises décidèrent de défendre à tout prix la parité monétaire du franc avec le deutschemark pour préparer l’avènement de la monnaie unique, ce que l’on a appelé la politique du franc fort, la France a connu la crise. Tout au long de ces années, elle se tiendra à l’écart de la reprise économique mondiale. La politique de taux élevés pratiquée par la Banque de France cassera la croissance et, ce que l’on a tendance à oublier, fera exploser la dette publique. Pendant les années Bérégovoy - Balladur - Juppé (1992-1997), la croissance sera ainsi en moyenne de 1,5%, au lieu de 3,5% aux Etats-Unis, et la dette publique passera de 36% du PIB à 60%. Et pourtant, les premiers ministres de l’époque n’avaient pas la réputation d’être particulièrement dépensiers ! Le bond en avant de la dette publique française date de ces années-là. Lorsque la croissance n’est plus là, la dette augmente. La dette publique progressera à nouveau de manière spectaculaire dans la période récente en liaison avec les deux crises financières des subprimes et de l’euro (de 64% du PIB en 2007 à 95% en 2014). »

« Il faut tout faire, dès maintenant, pour que la zone euro ne soit plus le maillon faible de la croissance mondiale. L’arrivée d’une nouvelle crise financière, à échéance rapprochée, n’a en effet rien d’improbable »

« Le constat est clair : depuis sa création, l’euro n’a pas tenu ses promesses, ni en termes de prospérité, ni en termes de rapprochement des peuples. Il aurait fallu un miracle, celui du fédéralisme, pour qu’il en soit autrement. Depuis qu’existe la pensée économique, nous savons qu’une zone monétaire est indissociable de la souveraineté, Etat ou fédération. Sans cette condition, une zone monétaire ne peut fonctionner que de manière sous-optimale. Robert Mundell, Michel Aglietta et tant d’autres économistes avaient très bien montré avant l’arrivée de l’euro que sans transferts financiers massifs, sans une solidarité équivalente à celle qui existe entre l’Etat de New-York et celui de Californie, une zone monétaire se traduit par le renforcement des plus forts et l’affaiblissement des plus faibles. »

Eh oui : l’euro ne peut fonctionner sans transferts massifs, sans fédéralisation. Allons vers la fédéralisation répètent les perroquets de l’ultra libéralisme.  Oui, mais la fédéralisation, ça veut dire ceci : aux USA, lorsque la Louisiane  perd un euro, le système fédéral lui redonne 60 cents (en Europe, pour un euro perdu c’est un cent seulement selon Patrick Arthus). Donc la fédéralisation, ce seraient des transferts massifs, et plus que massifs de l’Allemagne vers l’Europe du sud et de l’est.
Croyez-vous que les Allemands l’accepteraient ? Non la seule chose qu’ils souhaitent, c’est de maintenir l’euro tel qu’il existe et tel qu’il leur profite énormément, au détriment des autres. Et quand ça ne sera plus tenable, lorsque tous les pays européens, sauf l’Allemagne en seront au point de la Grèce, eh bien ils ‘sen iront.

Alors, il faut tout changer ! Maintenant ! Et éventuellement s’en aller !